Pourquoi Sün ? En Hongrie, où je suis née, les hérissons s'appellent "sün". Mes nattes fraîchement coupées, mes cheveux un peu en brosse, il n'en fallait pas plus aux filles à l'école pour me coller ce surnom. Je l'ai gardé. J'avais 24 ans, toujours à Budapest, quand j'ai rencontré, puis épousé Marc, qui m'a donné son nom d'origine belge : Evrard.

Je suis arrivée en France le 1er avril 1971 et je n'ai pas eu le temps de me poser des questions sur les difficultés d'acclimatation. Il y avait trop de choses à faire. J'ai décidé qu'il fallait avant tout devenir française. J'ai donc bûché à l'Alliance Française pendant un an mais je mélange toujours le masculine et le féminin. Je commençais tout juste à songer reprendre mon métier de documentaliste-traductrice et peut être des études quand Marc m'a suggéré d'apprendre la reliure. Il m'avait dit: "j'aurais toujours aimé faire cela, mais je n'ai jamais eu le temps".

Je ne savais pas trop ce que faisait un relieur mais je me suis inscrite à une école, et par chance ça m'a plu. Mes années de lycée avec des cours de dessin et de peinture m'ont beaucoup aidée. Entre 1972 et 1976 j'ai donc suivi des cours de reliure, dorure et décoration à l'École de l'Union des Arts Décoratifs, rue Beethoven. Je suis devenue professeur de reliure dans cette même école où la veille j'étais encore élève, car mon amie Riri Colassin, partie en province, m'avait recommandée à sa place. C'est toujours Riri qui m'a fait connaître Annie Persuy et celle-ci m'a chargée l'année suivante de prendre et de développer les cours de reliure à l' école du Vésinet. En 1983 les Éditions Denoël ont demandé à Annie Persuy un livre sur la reliure et elle m'a confiée la rédaction des chapitres techniques.
Une seconde édition de ce livre intitulé "La Reliure" est parue en 1989 et des traductions en allemand et en espagnol ont suivi. En parallèle, mon activité dans le domaine de la reliure de création contemporaine devenait de plus en plus le centre de mon intérêt. Aujourdhui, mon activité d’enseignement se résume à des stages ponctuels.

En 1995 la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris a consacré à mon travail une exposition intitulée "Liures et reliures" ( Un ami m'a prévenue à l'époque: "Tout le monde va lire Livres au lieu de Liures". Je n'ai pas voulu l'écouter car ce titre me plaisait, mais il avait raison ). Un catalogue illustré a été publié à l'occasion de cette exposition (il est toujours disponible à la librairie de la Bibliothèque) et Pascal Fulacher y a consacré un article dans revue Art et Métiers du livre (N 190, mars-avril 1995).Voir la rubrique " bibliographie".

Joignant l'utile à l'agréable, j'ai beaucoup voyagé pour donner des cours ou pour faire des exposés sur la reliure. J'ai noué ainsi des liens d'amitié un peu partout dans le monde. La création de l'Association Internationale de Relieurs (AIR neuf) et l'exposition "Containers pour Intragrammes" qui l'a précédée en 1991 en sont les témoignages. Voir la rubrique "Expositions".

En 1991, par un heureux hasard, dont ma vie est très riche, un client m'a confié un manuscrit du XVème siècle en me disant : "Je ne veux surtout pas un pastiche". Cette reliure a marqué le début d'une série d'essais sur la façon de protéger et d'habiller les livres anciens.
Des discussions passionnantes avec des amis, dont Carmencho, sur la philosophie et la pratique de la conservation, m'ont amené à utiliser des techniques basées sur quelques idées simples : ne rien couper du papier du livre, éviter de le plier, ne pas faire de mise en presse forte. Utiliser que des matériaux neutres et des colles réversibles en contact avec le livre.
Par mes goûts je suis plutôt minimaliste. J’aime les reliures qui respectent leur contenu, qui créent une harmonie subtile entre le livre et sa reliure. Mes recherches techniques et esthétiques sont entremêlées : un impératif de conservation aboutit parfois à une solution décorative originale, ou bien l’apparence rêvée d’une reliure demande une technique que je dois inventer de toute pièces.

Une grande partie de mon activité est consacrée à la reliure des livres anciens. Cela est venu progressivement, presque sans que je m’en rende compte. Probablement parce que j’ai rencontré des personnes formidables qui ont trouvé que mes reliures "vont bien" avec les livres anciens. J’en suis très heureuse et aussi un peu émue quand j'ai en main " La nef des fous " de 1497, des livres de poésie imprimé en 1488, le " Bellum" d’Erasme édité en 1517, ou un reçu de Michelange